CHAPITRE 18
— Le Vide, murmura Essaïon d’un petit ton satisfait. Nous sommes presque au complet, à présent.
— Là, il y a quelque chose qui m’échappe, avoua Sadi. Quand Cyradis nous est apparue à Rhéon, elle nous a désigné ceux qui nous accompagneraient à l’Endroit-qui-n’est-plus. Je me demandais qui était Le Vide. Maintenant je le sais.
— Et comment m’a-t-elle appelé ? demanda l’eunuque.
— Vous voulez vraiment le savoir ?
— Vraiment, oui. Ça m’intrigue.
— Elle vous a appelé L’Homme-qui-n’est-pas-un-homme.
— C’est ce qui s’appelle parler sans ambages, commenta Sadi, un peu heurté.
— C’est vous qui l’avez voulu.
— Il n’y a pas de mal, Essaïon, soupira le Nyissien. J’ai été opéré quand j’étais tout bébé, alors je ne sais pas ce que je perds. Je m’amuserais même plutôt du tintouin que l’on fait autour de cette fonction spécifique. Ma vie s’en trouve grandement simplifiée.
— Pourquoi vous a-t-on fait ça ?
— Ma mère était pauvre, répondit l’eunuque en se caressant le crâne. C’était le seul cadeau qu’elle pouvait me faire.
— Vous appelez ça un cadeau ?
— C’était me permettre de trouver un poste au palais de la reine Salmissra. Sans ça, j’aurais probablement fini dans le ruisseau, comme tous les membres de ma famille.
— Ça va, Zakath ? demanda Garion avec compassion.
— Fichez-moi la paix, murmura l’empereur.
— Laisse-moi m’en occuper, mon chou, proposa Polgara. C’est un moment difficile, pour lui.
— J’en sais quelque chose. Si tu crois que ça a été facile pour moi !
— Et encore, nous t’avons expliqué les choses en douceur. Cyradis n’a pas eu le temps de prendre de gants avec lui. Je vais lui parler.
— Comme tu voudras, Tante Pol.
Garion s’éloigna, lui confiant l’empereur au visage de cendre. La tournure des événements ne lui disait rien qui vaille. Il aimait bien l’empereur de Mallorée sur le plan personnel, mais il voyait d’ici les problèmes qu’allait poser son intrusion parmi eux. Il leur était souvent arrivé, dans le passé, de ne devoir la vie qu’à la cohésion de leur groupe, au fait qu’ils poursuivaient tous le même but, or les motifs de Zakath n’avaient jamais été très clairs.
Garion, fit sa voix intérieure, excédée, n’essaie pas d’influer sur le cours de choses que tu ne comprends pas. Zakath doit vous accompagner, tu ferais aussi bien de t’habituer à cette idée.
Mais…
Il n’y a pas de mais. Fais ce que tu dois, point final.
Garion égrena mentalement un chapelet d’invectives.
Et ne m’insulte pas, non plus.
— C’est absurde ! éclata Zakath en se laissant tomber dans un fauteuil.
— Mais non, objecta doucement la sorcière. Il va falloir que vous revoyiez votre façon de voir le monde, et voilà tout. La plupart des gens n’y sont jamais amenés. Vous faites maintenant partie d’un groupe trié sur le volet, et des règles différentes s’appliquent à vous.
— Je n’ai pas pour habitude d’obéir aux règles, Dame Polgara. C’est moi qui les impose aux autres.
— Plus maintenant.
— Pourquoi moi ? demanda Zakath.
— C’est toujours la première question qui leur vient à l’esprit, soupira Belgarath en levant les yeux au ciel.
— Et quelqu’un y a-t-il jamais répondu ? s’informa Silk.
— Pas que je sache.
— Allez, Zakath, nous vous expliquerons tout au fur et à mesure, lui assura Polgara. La seule chose importante, pour l’instant, c’est de savoir si vous avez oui ou nom l’intention d’honorer la promesse que vous avez faite à Cyradis.
— Évidemment. Je lui ai donné ma parole. J’en suis fort marri, mais je n’ai pas le choix. Comment peut-elle me manipuler ainsi ?
— Elle a d’étranges pouvoirs.
— Vous voulez dire… par magie ?
— Non. Par la vérité.
— Vous avez compris ce qu’elle racontait ?
— En partie, mais sûrement pas tout. Je vous ai dit que nous portions un regard différent sur le monde. Les sibylles le voient selon un autre angle encore. Une personne qui ne partage pas leur vision ne peut pas la comprendre entièrement.
— J’ai l’impression soudaine d’avoir été détrôné, dépossédé de tout, avoua Zakath, les yeux rivés au sol. Et je n’aime vraiment pas ça. Ce matin j’étais l’empereur de la plus grande nation du monde, et cet après-midi je m’apprête à courir les routes tel un vagabond.
— Ça vous fera des vacances, vous allez voir, avança allègrement Silk.
— Fermez-la, Kheldar, fit distraitement Zakath. Vous voulez que je vous dise quelque chose, Polgara ? Une chose assez étrange en vérité ?
— Je vous écoute.
— Même si je ne lui avais pas donné ma parole, je ne pourrais faire autrement que d’aller à Kell. C’est une pulsion irrésistible. J’ai l’impression que quelque chose m’attire là-bas, et ce qui m’y entraîne est une fille aux yeux bandés, à peine sortie de l’enfance.
— Il y a des compensations.
— J’aimerais bien savoir lesquelles.
— Qui sait ? le bonheur, peut-être.
— Le bonheur n’a jamais été mon ambition première, Dame Polgara, fit-il avec un vilain rire sans joie. Pas depuis très, très longtemps, en tout cas.
— Vous serez peut-être obligé de l’accepter quand même. Nous n’avons pas plus le choix de nos récompenses que de nos devoirs, ajouta la sorcière avec un sourire. Ce sont des décisions qui nous échappent.
— Et vous, vous êtes heureuse ?
— Eh bien, oui, Kal Zakath, je suis heureuse. Mais pourquoi ce gros soupir ?
— J’étais à ça de devenir le maître du monde, répondit l’empereur de Mallorée en levant la main, le pouce et l’index à peine écartés l’un de l’autre.
— Et pourquoi vouliez-vous dominer le monde ?
— Parce que personne ne l’avait jamais fait avant moi, riposta-t-il en haussant les épaules, et que le pouvoir apporte bien des satisfactions.
— Vous en trouverez d’autres, j’en suis sûre, affirma-t-elle avec un sourire en lui posant la main sur l’épaule.
— C’est arrangé ? s’enquit Belgarath.
— Rien n’est jamais vraiment arrangé, Belgarath, rétorqua Zakath. Pas tant qu’il y a un souffle de vie en nous. Mais vous avez gagné : je vous accompagnerai à Kell.
— Alors, je vous suggère d’envoyer chercher Atesca et de lui dire où vous allez, pour qu’il puisse au moins protéger nos arrières. Si ça pouvait éviter qu’on se faufile derrière notre dos… Urvon a-t-il déjà traversé la Magan ?
— C’est difficile à dire. Vous avez regardé dehors, aujourd’hui ?
— Et vous, vous avez vu comment le pavillon est gardé ? On ne peut pas dire que les soldats d’Atesca encouragent le tourisme.
— Il y a un brouillard à couper au couteau. Urvon peut être rigoureusement n’importe où.
Polgara se leva vivement, s’approcha du rabat de la tente et fit un pas au-dehors, s’attirant une admonestation de l’un des gardes plantés devant le pavillon.
— Oh, ça va ! rétorqua-t-elle hargneusement, puis elle inspira profondément, à plusieurs reprises. Ça sent mauvais, Père, dit-elle laconiquement en laissant retomber le rabat de toile. Pour moi, ce brouillard n’est pas naturel.
— Des Grolims ?
— Sans doute même des Chandims. Ils doivent dissimuler les troupes d’Urvon aux bateaux d’Atesca en patrouille sur le fleuve. Ils ne devraient pas avoir de mal à passer la Magan.
— Quand ils seront de ce côté-ci, le trajet jusqu’à Kell risque de tourner à la course de vitesse.
— Je vais parler à Atesca, annonça Zakath. Il arrivera peut-être à les retarder un moment. Dites-moi, reprit-il en regardant le vieux sorcier avec un intérêt soudain, je sais ce que je vais faire à Kell, mais vous ? Pourquoi y allez-vous ?
— Pour lire les Gospels de Mallorée, où est indiqué le lieu de l’ultime rencontre.
— Vous voulez dire que vous ne savez pas où vous allez ?
— Pas encore, non, mais je sais quel nom on lui donne partout : c’est l’Endroit-qui-n’est-plus.
— Enfin, Belgarath, ça ne veut rien dire.
— Allez dire ça à celui qui l’a appelé comme ça. Moi, je n’y suis pour rien.
— Vous auriez dû me le dire quand nous étions à Mal Zeth ! J’ai un exemplaire des Gospels dans ma bibliothèque.
— D’abord, à ce moment-là, je l’ignorais. Je ne l’ai appris que tout récemment. Ensuite, votre exemplaire ne m’aurait été d’aucune utilité. Il paraît qu’ils sont tous différents, et le seul qui contienne cette information est à Kell.
— Tout ça m’a l’air affreusement compliqué.
— Eh oui. Ces choses-là le sont toujours.
L’empereur s’approcha du rabat de la tente, adressa quelques mots à l’un des gardes postés devant et revint.
— J’ai envoyé chercher Atesca et Brador. Je ne serais pas étonné que mon projet leur arrache des protestations véhémentes, ajouta-t-il avec un petit sourire ; mélancolique.
— Ne leur laissez pas le temps de discuter, lui conseilla Garion.
— Ils sont tous deux melcènes, Garion, riposta Zakath. La discussion est une seconde nature chez ces gens-là. À propos, pourquoi êtes-vous allés à Melcène ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. Ça faisait un drôle de détour, non ?
— Nous suivions Zandramas, répondit Garion.
— Et elle, qu’allait-elle faire là-bas ?
— Chercher votre cousin, l’archiduc Otrath.
— Ce sinistre crétin ? Et pour quoi faire ?
— Pour l’emmener à Hemil et le couronner empereur de Mallorée.
— Hein ? s’exclama Zakath, les yeux exorbités.
— Elle avait besoin d’un roi angarak pour aller à l’Endroit-qui-n’est-plus. Et je me suis laissé dire que ce couronnement lui conférait une certaine légitimité.
— Oui, eh bien, attendez que je mette la main sur lui, et je vous garantis qu’il ne la conservera pas longtemps, sa légitimité ! s’écria le Malloréen avec fureur.
— Notre déplacement avait un autre but, mais nous ne l’avons su qu’une fois sur place, reprit Belgarath. Nous y avons trouvé un exemplaire non expurgé des Oracles Ashabènes. J’y ai découvert que l’étape suivante de notre voyage était Kell. Je suis une piste qui a été tracée il y a des milliers d’années.
Atesca et Brador entrèrent sur ces entrefaites.
— Votre Majesté nous a envoyé chercher ? commença Atesca en s’inclinant avec sa raideur coutumière.
— Oui, répondit Zakath d’un ton pensif. Écoutez-moi bien, tous les deux, et n’essayez pas de discuter.
Et, chose étrange, il ne s’adressa pas à eux d’un ton de commandement, tel un empereur donnant ses ordres à ses subordonnés, mais plutôt comme un homme implorant deux vieux amis.
— J’ai changé mes plans, poursuivit-il. J’ai eu communication de certaines informations, et il serait désastreux que nous entravions la quête de Garion et de ses amis. Leur mission est vitale pour la sauvegarde de la Mallorée.
— Peut-être serait-il judicieux que Votre Majesté m’en dise un peu plus long sur la nature de cette mission ? risqua Brador, les yeux brillants de curiosité. Après tout, je suis en charge de la Défense du territoire…
— Euh… ne m’en veuillez pas, Brador, mais je crois préférable de ne pas vous en dire davantage. Ça exigerait un ajustement de votre mode de pensée auquel vous n’êtes pas préparé. Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, de l’être plus que vous. Enfin, Belgarion et ses amis doivent absolument aller en Dalasie. Et, euh… encore une petite chose, ajouta-t-il comme si ces mots lui brûlaient la langue. Je les accompagne.
Atesca regarda son empereur avec toutes les apparences de l’hébétude, mais il parvint à reprendre le dessus au prix d’un effort méritoire.
— Je vais de ce pas dire au commandant de la Garde impériale de se tenir prêt à escorter Sa Majesté, articula-t-il péniblement.
— N’en faites rien. La Garde reste ici. Je pars seul.
— Seul ! s’exclama Atesca. Mais enfin, Majesté, c’est impossible !
— Vous voyez, commenta Zakath en regardant Garion avec un pâle sourire. Qu’est-ce que je vous avais dit ?
— Général, intervint Belgarath, Kal Zakath ne fait qu’obéir à des ordres. C’est une chose que vous pouvez comprendre, j’en suis sûr. Il ne doit pas emmener de troupes avec lui. Ça ne servirait à rien là où il va, de toute façon.
— Des ordres ? répéta l’officier, sidéré. Qui ose donner des ordres à Sa Majesté ?
— C’est une longue histoire, Atesca, répondit le vieux sorcier, et nous n’avons pas le temps de vous la raconter.
— Euh… Pardonnez-moi d’insister, Majesté, fit timidement Brador, mais si vous allez en Dalasie, vous allez être obligé de traverser Darshiva, et je me permets de vous rappeler que c’est un territoire hostile en ce moment. Votre Majesté Impériale risque sa vie, compte tenu des circonstances. Est-ce bien sage, et ne serait-il pas plus prudent de vous faire escorter jusqu’à la frontière au moins ?
Zakath interrogea Belgarath du regard. Le vieux sorcier secoua la tête en signe de dénégation.
— Faisons ce qu’on nous a dit, un point c’est tout.
— Désolé, Brador, répondit l’empereur. Nous ne pouvons emmener d’escorte. J’aurai tout de même besoin d’une armure, et d’une épée.
— Votre Majesté n’a pas tenu l’épée depuis des années, releva le général.
Zakath écarta l’objection d’un haussement d’épaules.
— Belgarion me donnera quelques leçons. Ça me reviendra très vite, j’en suis sûr. Bien, maintenant, Urvon va traverser la Magan. J’ai appris de source bien informée qu’il sera à peu près impossible de l’en empêcher. Les Darshiviens ne devraient pas être loin derrière lui, et ils ont des éléphants avec eux. Faites en sorte que tout ce monde-là me laisse un peu de champ. Retardez Urvon le temps que les Darshiviens le rattrapent et laissez-les s’étriper mutuellement. Nul ne les regrettera. Quand les deux belligérants auront engagé le combat, que vos hommes se désengagent. Inutile d’en faire tuer plus que le strict nécessaire.
— Dois-je en déduire que nous revenons sur la stratégie définie à Maga Renn ? suggéra Atesca en se renfrognant.
— Il faut parfois savoir se remettre en question, décréta le Malloréen avec un soupir désabusé. Rien ne m’indiffère plus que l’issue de ce conflit insignifiant. C’est vous dire l’importance de la mission dont Belgarion est investi. Bon, continua-t-il en interrogeant ce dernier du regard, je pense avoir fait le tour de la question ?
— Les démons, répondit Garion. Il y en a à Darshiva aussi.
— Ils m’étaient sortis de la tête, ceux-là, convint Zakath en fronçant les sourcils. Ils viendront à la rescousse d’Urvon, n’est-ce pas ?
— Ceux de Nahaz, sûrement, répondit Belgarath. Quant aux Darshiviens, ils devraient être épaulés par les hordes de Mordja.
— Que dites-vous ?
— En voyant qu’Urvon s’affichait avec Nahaz, Zandramas a invoqué un Démon Majeur à sa botte, expliqua le vieux sorcier. Je dois dire qu’elle est allée le chercher assez loin : Mordja est le Seigneur des Ténèbres des Morindiens, qui l’appellent Hoija. Ils sont de force égale, Nahaz et lui, et ils se haïssent depuis le commencement des temps.
— Les deux camps disposent l’un et l’autre d’une armée et de démons. Ils devraient donc faire match nul.
— L’ennui, c’est que les démons ne sont généralement pas très sélectifs dans le choix de leurs proies, intervint Polgara. Ils tuent tout ce qui bouge, et votre propre armée est ici, à Darshiva.
— Je n’y avais pas songé, concéda-t-il, puis il parcourut les autres du regard. Des suggestions ?
Belgarath et Polgara échangèrent un coup d’œil.
— On peut toujours essayer, répondit le vieux sorcier en se grattant la barbe. Il n’aime pas beaucoup les Angaraks, mais Il aime encore moins les démons. Je pense tout de même que nous aurions de meilleures chances de Le gagner à notre cause si nous sortions du campement.
— De qui parlez-vous au juste ? s’enquit Zakath, intrigué.
— D’Aldur, répondit Belgarath. Pourrions-nous Lui dire que vous vous feriez longuement prier pour nous suivre si votre armée était en danger ?
— Je pense que oui, en effet. Vous voulez dire que vous avez véritablement le pouvoir de susciter un Dieu ? demanda Zakath en ouvrant de grands yeux incrédules.
— On ne suscite pas un Dieu comme on suscite un démon, mais nous pouvons parler avec Lui, c’est vrai. Enfin, nous verrons bien ce qu’il nous dira.
— Tu ne vas pas tenter de ruser avec Lui, Père ? protesta Polgara.
— Aldur est au courant de tout ce que je fais. Je ne pourrais L’abuser, même si j’essayais. Les tergiversations de Zakath nous fourniront un simple prétexte à discussion. Aldur est assez raisonnable, mais Il a toujours aimé la controverse. Tu devrais le savoir, Pol. Il a contribué à ton éducation, après tout. Voyons si nous pouvons entrer en contact avec Lui.
— Je peux venir ? demanda Essaïon. Il faudrait que je Lui parle, moi aussi.
Belgarath le regarda avec surprise. Il donna un instant l’impression d’être sur le point de refuser, mais il dut se raviser.
— Comme tu voudras, répondit-il en haussant les épaules. Atesca, vous pourriez demander à vos gardes de nous escorter jusqu’au fossé qui entoure le camp ? Nous continuerons seuls, à partir de là.
Le général dit quelques mots aux hommes qui montaient la garde devant la tente et les trois personnages quittèrent le pavillon sans incident.
— Je donnerais cher pour assister à leur entretien, murmura Brador. Avez-vous jamais vu Aldur, Prince Kheldar ?
— Oui, oui, deux fois, répondit Silk d’un petit an-blasé. La première au Val, puis à Cthol Mishrak, quand Il est venu avec les autres Dieux chercher le corps de Torak, après que Garion l’eut tué.
— J’imagine qu’il a dû en retirer une certaine satisfaction, commenta Zakath. Aldur et Torak étaient ennemis jurés.
— Non, objecta Garion avec une certaine tristesse. Personne n’a pris le moindre plaisir à la mort de Torak. C’était le frère d’Aldur. Mais je pense que le plus malheureux était encore UL. Torak était Son fils, après tout.
— La théologie angarake comporte manifestement d’énormes lacunes, nota Zakath d’un ton méditatif. Je crois que les Grolims réfutent jusqu’à l’existence d’UL.
— Ils seraient bien obligés de croire en Lui s’ils Le voyaient, rétorqua Silk.
— Est-Il vraiment si impressionnant que ça ? s’enquit Brador.
— Oui, mais pas tant par Son apparence que par Sa présence, répondit le petit Drasnien. Il a un charisme phénoménal.
— El a été très gentil avec moi, objecta Ce’Nedra.
— Tout le monde est gentil avec vous, Ce’Nedra, rétorqua l’homme au museau de fouine. C’est un pouvoir que vous avez sur les gens.
— Oui, enfin, presque tout le monde, rectifia Garion.
— Nous ferions mieux d’emballer nos affaires, suggéra Durnik. Je ne serais pas étonné que Belgarath donne le signal du départ dès qu’il reviendra. Vous ne pourriez pas nous faire préparer des provisions ? demanda-t-il au général. La route est longue jusqu’à Kell, et je doute que nous ayons beaucoup d’occasions de faire le marché dans la région.
— Certainement, Maître Durnik, acquiesça le général.
— Dans ce cas, je vais vous donner une liste des choses dont nous aurons besoin.
Pendant que le forgeron s’asseyait à la table pour écrire, Atesca se tourna vers Silk.
— Je regrette de ne pas avoir eu le temps de m’entretenir avec Son Altesse de sa récente incursion sur le marché des biens de consommation courante, fit-il d’un ton insinuant en foudroyant l’intéressé du regard.
— Qu’est-ce donc, Atesca ? Dois-je comprendre que vous envisagez un changement de carrière ? s’étonna Zakath.
— Nullement, Majesté, nullement. La vie militaire m’apporte toute satisfaction. Mais le Prince Kheldar a spéculé sur la récolte de haricots de cette année, et le chef des services de l’Intendance a eu une rude commotion en apprenant le prix qu’il en demandait.
— C’était rudement bien joué, Kheldar, commenta Brador avec un petit rire.
— Votre attitude me surprend, Brador, fit Zakath d’un ton réprobateur. Je me demande comment vous réagiriez si le prince Kheldar s’était enrichi à votre détriment ?
— À vrai dire, Majesté, l’intervention de Kheldar sur le marché n’a pas coûté un sou au Trésor. L’Intendance héberge les plus vils coquins qui aient jamais échappé à la hache du bourreau. Il y a quelques années, alors que vous étiez occupé au Cthol Murgos, ils vous ont fait parvenir un document d’allure anodine concernant la fixation du cours de tous les articles qu’ils achètent pour l’armée.
— Je m’en souviens vaguement. Ils prétendaient que ça leur permettrait de faire des prévisions à long terme.
— La belle excuse ! La vérité, Majesté, c’est qu’en fixant ces prix, ils se réservaient la possibilité de s’en mettre plein les poches. Ils n’avaient plus qu’à acheter en dessous du cours, vendre à l’armée au prix prévu et se partager la galette.
— Quel était le cours fixé pour les haricots ?
— Dix demi-couronnes les cent livres, Majesté.
— Ça ne paraît pas excessif.
— Même quand ils les payaient trois demi-couronnes ?
L’empereur le regarda en ouvrant de grands yeux.
— L’ennui, vous comprenez, reprit Brador en levant la main pour prévenir ses objections, c’est qu’ils étaient tenus, par la loi, de les vendre dix demi-couronnes à l’armée, quel que soit le prix d’achat, de sorte qu’ils ont été obligés de combler la différence sur leur cassette personnelle. Ça explique peut-être la commotion dont parlait le général Atesca.
Zakath se fendit alors d’un sourire carnassier.
— Quel prix demandiez-vous, Kheldar ? demanda-t-il.
— J’ai vendu au Consortium melcène à quinze, répondit le petit homme au museau de fouine en se polissant les ongles sur le devant de sa tonique. J’imagine que ces braves gens ont pris une marge de quelques points. Il faut bien gagner sa vie, que voulez-vous ?
— Et vous aviez fait main basse sur toute la récolte de haricots ?
— J’ai fait de mon mieux, en tout cas.
— Je ne serais pas étonné que Votre Majesté reçoive plusieurs lettres de démission de membres de l’Intendance, reprit Brador. Je lui suggère de ne les accepter qu’après l’approbation des comptes.
— Faites-moi confiance, Brador. Dites-moi, Kheldar, murmura l’empereur, songeur, combien demande-riez-vous pour suspendre vos activités en Mallorée ?
— Je ne suis pas sûr qu’il y aurait assez d’argent dans les caisses de Votre Majesté, répondit platement Silk. Et puis, je suis devenu une sorte de mal nécessaire. L’économie malloréenne était un peu atone avant mon arrivée. Je travaille pour vous, dans le fond.
— Vous y comprenez quelque chose, Brador ? demanda Zakath.
— Oui, Majesté, souffla le Melcène. Il n’a pas tout à fait tort, en un sens. Nos recettes fiscales croissent régulièrement depuis que Kheldar et son peu ragoûtant associé, ont commencé à faire des affaires dans l’empire. Si nous les expulsions, ce serait le krach.
— Si je vous entends bien, ils me tiennent à leur merci ?
— Dans une certaine mesure, oui, Majesté.
— Je commence à regretter de m’être levé ce matin, conclut le Malloréen avec un soupir funèbre.
Belgarath et Polgara les rejoignirent au bout d’un moment. Es avaient l’air troublé. Essaïon, quant à lui, avait sa mine insouciante et dégagée coutumière.
— Qu’a-t-Il dit ? s’enquit Garion.
— Il s’est fait tirer l’oreille, répondit Belgarath, mais Il a fini par accepter. Dites-moi, général Atesca, vous avez beaucoup d’hommes ici, à Darshiva ?
— Plusieurs centaines de milliers. Ils sont dans des camps comme celui-ci, en amont et en aval de la rive orientale de la Magan. Le gros de nos forces est de l’autre côté du fleuve, à Peldane. Nous pouvons les rappeler à bref délai.
— Attendez d’avoir retardé Urvon assez longtemps pour que l’armée darshivienne le rattrape et faites venir tous vos hommes dans cette enclave.
— Elle ne sera jamais assez grande pour eux tous, Vénérable Ancien, objecta Atesca.
— Eh bien, faites en sorte qu’elle le soit, et vite. Aldur a accepté de protéger votre camp retranché mais Il ne nous a rien promis pour les autres. Ramenez vos hommes ici. Il en éloignera les démons.
— Comment ? demanda Brador avec curiosité.
— Les démons ne peuvent supporter la présence d’un Dieu. Ni Nahaz ni Mordja ne devraient approcher à moins de dix lieues de cet endroit.
— Il va vraiment venir ici ?
— D’une certaine façon, très particulière. Quand vous aurez fini d’agrandir l’enclave, votre fossé sera empli d’une lueur bleue. Dites à vos hommes de ne pas s’en approcher. Aldur n’aime pas beaucoup les Angaraks, et des choses désagréables pourraient arriver aux soldats qui entreraient en contact avec cette lumière. Au fait, Zakath, ça vous intéressera peut-être de savoir que pendant un moment toute votre armée, ici, à Darshiva, sera au moins virtuellement en Son pouvoir, ajouta le vieux sorcier avec un sourire impudent. Aldur n’a jamais eu d’armée, et on ne peut pas savoir ce qu’il décidera de faire de celle-ci.
— Il est toujours comme ça, Garion ? Votre grand-père, je veux dire ? maugréa Zakath.
— Trop souvent, hélas, répondit-il.
Il se leva en agitant discrètement les doigts à l’attention de son grand-père et alla à l’autre bout de la tente comme pour se dégourdir les jambes. Belgarath lui emboîta le pas.
— Que s’est-il passé là-bas ? demanda tout bas Garion.
— Nous avons parlé avec Aldur et Il nous a promis de protéger l’armée de Zakath, répondit évasivement le vieux sorcier.
— Non, objecta Garion en secouant la tête. Il s’est passé quelque chose. Vous faisiez une drôle de tête, tante Pol et toi, quand vous êtes revenus. Et pourquoi Essaïon tenait-il tant à vous accompagner ?
— C’est une longue histoire, éluda Belgarath.
— Je ne suis pas pressé. Et je pense que j’ai bien le droit de savoir ce qui se passe.
— Il vaut mieux, au contraire, que tu l’ignores. Aldur a bien insisté là-dessus. Si tu savais certaines choses, ça pourrait interférer avec ce que tu as à faire.
— Je pensais en avoir fini avec cette vieille excuse, depuis le temps. Je suis un grand garçon, maintenant. Ça ne sert à rien d’essayer de me tenir dans une bienheureuse ignorance.
— Eh bien, je vais te dire, Garion. Tu es l’Enfant de Lumière, après tout, alors pourquoi n’irais-tu pas en parler avec Aldur ? Il acceptera peut-être de tout te raconter, en fin de compte. En ce qui me concerne, Il m’a dit de la fermer, et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer à désobéir à mon Maître, que ça te plaise ou non.
Sur ces mots, il tourna les talons et rejoignit les autres.